Leyla Bouzid, (2015) Tunisie 1h46 Avec: Baya Medhaffar, Ghalia Benali, Aymen Omrani
Été 2010, Farah 18 ans chante au sein d¹un groupe de rock engagé, vit la nuit, découvre l’amour contre la volonté d’Hayet, sa mère, qui connaît la Tunisie et ses interdits.
Une étincelle de révolte et d’espoir, quelques mois avant la Révolution de « Jazzmin »

La mise en scène de Leyla Bouzid, vigoureuse et rythmée, égale le modèle américain dans les séquences d’action pure, comme les poursuites en voiture. Mais il y a également, dans les nombreuses scènes musicales qui jalonnent le film, l’influence évidente de la mélopée arabe qui se développe longuement, avec des « rifs » en boucle lancinants, soutenus par une section rythmique directement importée des concerts rock. Et bien entendu, dans la tradition des films musicaux arabes, chaque chanson composée par Khiam Allami est interprétée intégralement jusqu’à sa fin, donnant une insolite « tunisian touch » à ces contestataires déguisés en rockers. RFI
Baya Medhaffer joue une adolescente, touchante par son idéalisme et son caractère rebelle, qui grandira brutalement. La chanteuse Ghalia Benali interprète sa mère, déchirée entre le besoin de protéger sa fille et l’envie de la laisser vivre de sa passion, tout en sachant qu’elle ne pourra jamais totalement lui épargner la violence de la rue. A peine j’ouvre les yeux est également un film d’actualité, sur l’état d’esprit des jeunes d’aujourd’hui : la faim de liberté et d’indépendance, la nécessité de braver les interdits fixés par la société tout en affirmant son identité. Mais c’est aussi un film sur la peur des parents de voir leurs enfants grandir et entrer dans un monde hostile sur lequel ils n’ont pas de prise. Il y est ainsi question des ressemblances entres générations : les jeunes ne pensent pas que leurs parents ont eux aussi été jeunes et qu’ils ont eux aussi vécu ce qu’eux-mêmes veulent vivre à leur tour. »
La réalisatrice

Née à Tunis en 1984, Leyla Bouzid grandit en fille unique dans les quartiers El Menzah VII et El Manar I. Avec sa mère, médecin généraliste, elle participe chaque année aux journées cinématographiques de Carthage. « Passionnée de photographie et de cinéma, Leyla Bouzid intègre à 16 ans le Club Tunis de la Fédération tunisienne des cinéastes amateurs où elle parvient à dissimuler son identité de « fille de » qui lui pèse. Car son père, Nouri Bouzid, est un célèbre cinéaste tunisien, double Tanit d’or à Carthage (en 1986 pour L’homme de cendres et en 2006 pour Making-of).
« C’est un peu pour avoir mon propre parcours que je suis partie en France », avoue celle qui sera démasquée, au bout de neuf mois, par ses copains du ciné-club. Après un bac mathématiques passé au lycée Imam-Moslem de Tunis, Leyla Bouzid suit des études de lettres modernes à la Sorbonne puis intègre en 2007 la section Réalisation de La Fémis.
Son court de fin d’études, Soubresaut, remporte le Grand Prix du festival Premiers Plans d’Angers 2012. Le suivant, Zakaria, deux prix spéciaux au Fespaco 2015. Avec A peine j’ouvre les yeux, son premier suivront en 2021 « Une histoire d’amour et de désir et en 2025 à voix basse, Ses thèmes : la filiation, les premiers amours, la jeunesse, les secrets.
L’interview
Le film se déroule sous l’ère Ben Ali, mais l’écriture et le tournage se sont faits bien après son départ. Comment votre travail évoluait-il au gré des moments historiques et cruciaux traversés par la Tunisie ?
Quand la révolution a eu lieu, il y a eu une grande volonté de la filmer et de la représenter. De nombreux documentaires ont été réalisés à ce moment là, tous remplis d’espoir, tournés vers l’avenir. J’ai eu, moi aussi, cette envie forte de filmer. Mais filmer ce qu’on avait vécu et subi : le quotidien étouffant, les pleins pouvoirs de la police, la surveillance, la peur et la paranoïa des Tunisiens depuis 23 ans.
La révolution (ou révoltes, les points de vue divergent) surprenait le monde entier mais elle ne venait pas de nulle part. On ne pouvait pas, d’un coup, balayer des décennies de dictature et se tourner vers l’avenir sans revenir sur le passé. C’était une évidence pour moi qu’il fallait aborder le passé rapidement, tant que le vent de liberté soufflait encore.
Comme la plupart des Tunisiens, mon euphorie était forte au début, puis les phases d’enchantements et de désenchantements n’ont fait que se succéder. Pour le film, je ne souhaitais pas que les différentes émotions liées à l’actualité m’influencent. Mon curseur était d’être uniquement guidée par la cohérence du parcours émotionnel des personnages au moment de l’histoire racontée. Il s’agissait d’être le plus juste possible dans la fiction et son ancrage contextuel et historique.
Farah cherche à exister en tant qu’individu, à poser sa voix. Nous connaissons « Le peuple tunisien », le « Nous », la Nation… Mais quelle place au « je » ? A quel prix existe-t-on en tant qu’individu libre en Tunisie ? Avez-vous dû payer ce prix ? Qu’y a-t-il de vous en Farah ?

Le film pose la question : comment, en Tunisie, se défaire de la famille, de la société et du système ? L’énergie que cela
nécessite, les résistances que cela provoque et la violence que cela peut engendrer. On suit le parcours de Farah qui a
une soif de vivre, elle existe pleinement, envers et contre tous et pour cela, elle est punie, écrasée. Je crois qu’en Tunisie on paye tous un prix, qu’on soit artiste ou pas. Et ce, à un moment ou un autre de son parcours, au niveau intime, familial, social, scolaire. Dans la société tunisienne, soit on fait des concessions, soit on se heurte à quantité d’obstacles.
L’histoire du film n’est pas autobiographique même s’il y a quelques situations que j’ai vécues : celle de découvrir qu’un ami proche, qui fréquentait le même club de cinéma que moi, était un indic de la police. Une personne qui était présente pour nous surveiller, nous infiltrer. Cela a été un choc très fort, j’ai réalisé à ce moment là à quel point nous étions encerclés et qu’on ne pouvait se fier à rien ni personne.
En ce qui concerne Farah, elle est très différente de moi. Farah est plus impulsive et spontanée que je ne le suis, je n’aurais jamais été capable d’aller aussi loin qu’elle. Elle a cette chance d’être animée par une sorte d’innocence et de courage, elle n’a pas intégré les limites qui bloquent toute initiative, elle est tel un électron libre.