Carlos Saura (2022) Espagne, Mexique 1h35 Avec: Ana de la Reguera, Manuel Garcia-Rulfo, Isaac Hernández
Manuel et Sara, son ex-compagne, chorégraphe de renom préparent une comédie musicale. Pendant les répétitions, la passion et la tension montent entre les danseurs dont Inès qui aura affaire avec la maffia locale.
Un spectacle musical tonique et admirable

On pense à West Side Story (1961), Fame (1980), Chorus Line (1986)… Mais Saura, qui avait présenté Les Voyous à Cannes en 1960, fait ici exploser les traditions latines et latino‑américaines : corridos, danzones, rancheras, cumbias, huapangos… Le film est une fête de rythmes, de couleurs et de mouvements, un mélange vibrant entre fiction musicale et réalité des interprètes. Il y a quelque chose de magique dans cette manière de faire surgir la danse, de jouer des bleus et des ocres, de faire du costume un signe, de l’espace scénique un territoire. Une énergie qui emporte tout. Fiches du cinéma

Une fois de plus, le réalisateur aragonais a choisi de faire appel au directeur de la photographie, triplement oscarisé, Vittorio Storaro. Un tandem gagnant qui nous a déjà laissé des films tels que Goya en Burdeos, Tango ou Flamenco, Flamenco. Dans Le roi du monde, l’extraordinaire mise en scène de Carlos Saura se voit sublimée par la lumière de la photographie qui émane du travail de Vittorio Storaro.
Le film nous enchante de par la qualité de ses chorégraphies et sa puissante bande de son composée de titres tels que Fallaste corazón de Cuco Sánchez, No volveré de Chavela Vargas ou encore La llorona interprété par Fela Domínguez. Un réel plaisir tant pour les yeux que les oreilles !
Carlos Saura (1932-2023)
Né en 1932, il est issu d’une famille bourgeoise libérale. Il débute ses études dans l’ingénierie, mais après avoir étudier la mise en scène, il réalise des courts métrages. Politiquement engagé à gauche, ses choix d’études illustrent son intérêt pour les problématiques sociales.
C’est en visionnant les films de Bunuel que Carlos Saura décide de devenir réalisateur. Diplômé en 1957, il devient enseignant en cinématographie, une carrière qu’il devra arrêter en 1963 sous la pression du gouvernement franquiste. Ses films mettent en scène les Espagnols en marge de la société (Los Golfos), et dénoncent dans d’autres la frustration de la bourgeoisie espagnole due à l’idéologie conservatrice et nationale-catholique du régime (La Chasse et Anna et les loups). Ses positions en vers le régime passent par des métaphores et des paraboles, notamment du couple et de la famille, des sujets qui lui sont proches. Leader espagnol des cinéastes de sa génération grâce à La Chasse présenté au festival de Berlin en 1965 par lequel il obtint l’Ours d’Argent de la mise en scène, il acquière une réputation internationale. Malgré cette reconnaissance, la censure reste présente et certains films, comme La cous/ne Angélique, suscitent de violentes réactions de la part du public espagnol.
Après la mort de Franco, le réalisateur s’axe vers un genre plus léger, qualifié par lui-même de « tragicomédie », dans Maman a 100 ans. En 1981 il renoue avec le film-enquête avec Vivre vite, un film où Carlos Saura pose un regard sceptique sur la société de l’après franquisme. La même année, il accepte de travailler sur le projet d’un film musical, Noces de sang, avec le chorégraphe de flamenco Antonio Gades, qui sera une vraie réussite artistique et populaire comme le sera Carmen deux ans plus tard. Spécialiste de la danse dans son travail photographique, Carlos Saura s’éloigne des problématiques politiques pour mettre sa caméra au service du spectacle vivant et rendre visible le mécanisme de création. En 2010 sort son film, Flamenco flamenco où Saura s’amuse à mélanger plusieurs arts : danse, peinture, musique et cinéma. En 2013, il tourne un film sur Picasso lors de la création de Guernica, avec Antonio Banderas.
Loin de se cantonner au statut de réalisateur subversif et grand critique de la fin du Franquisme, dont la vigueur se serait amoindrie avec la chute du régime, Saura reste bien l’un des « auteurs » majeurs du cinéma moderne espagnol des années 60-70. Le réalisateur invente un monde intérieur, baroque et fantasmatique, qui flirte parfois avec le fantastique, et oscille entre la fantaisie, le grotesque, la noirceur des pulsions humaines, et les embrouillaminis de l’inconscient. Géraldine Chaplin, est le faciès formidable de son univers : enfantine et tragique, hystérique ou fragile, d’une extrême malléabilité expressive. Elle reste malgré sa mélancolie une bouffée de fraîcheur qui vivifie la première partie de l’œuvre – une suite de films très audacieux qui cultivent souvent les huis-clos fantasmagoriques, théâtres des aliénations de toutes sortes, conjugales, sociales et politiques.
Le Roi du monde, est un film testamentaire, une œuvre d’adieu où Saura se regarde lui‑même à travers ses personnages. Un film modeste, mais d’une beauté profonde, qui parle de ce que l’on transmet, de ce que l’on perd, et de ce qui demeure.
Paroles du réalisateur

j’ai beaucoup étudié la musique populaire mexicaine : corridos, rancheras, boleros, danzones et autres. Il y a assez de matériel au Mexique pour faire un film musical de fiction. Il s’agit juste d’avoir une vision moderne et pas seulement historique ; par exemple, ne pas utiliser les vêtements du folklore, mais des vêtements modernes pour les mariachis et certaines danses.
J’ai toujours défendu l’idée que l’imagination est l’un des outils de la création cinématographique. C’est pourquoi j’insiste pour aller plus loin dans cette ligne scénographique, en évitant les solutions traditionnelles courantes, en utilisant les différentes possibilités que nous offrent les nouvelles technologies : des caméras numériques légères et de haute qualité, des projecteurs puissants et à faible consommation, la possibilité d’enregistrer le son en direct avec de minuscules microphones…
L’idée de réaliser la comédie musicale LE ROI DU MONDE dans un studio adapté, afin de pouvoir contrôler l’histoire fictive racontée, les danses et les chansons, ainsi que le tournage dans les appartements, les cafés, le métro, les places et autres lieux publics de Mexico, n’a rien de fantaisiste. Il s’agit surtout d’intégrer deux mondes, la réalité et la fiction, dans un jeu visuel dans lequel on peut facilement entrer et sortir.