Un film de Maryam Touzani 2020 ( Maroc) 1h38 avec Lubna Azabal, Nisrin Erradi et Douae Belkhaouda
C’est la rencontre de deux femmes blessées dans la Médina de Casablanca: Abla et Samia sauront elles s’apprivoiser.
Un film sensuel et gourmand sur fond de solidarité féminine.

© Ad Vitam Distribution
Adam est avant tout un film d’apprivoisement et, incidemment, regarde ses héroïnes de manière charnelle. Toute une iconographie domestique rappelant les scènes de genre de Vermeer s’incarne dans les espaces de quiétude suave où les deux femmes pâtissent côte à côte. On a déjà beaucoup vu ce jeu de porosité entre les motifs de la maternité nourricière et de la gourmandise comme réveil au sensuel – où la pâte des rapports renvoie à celle des galettes que l’on pétrit, et la complicité nouée au-dessus des fourneaux à la plénitude du pain ventru qui lève dans le four. Sandra Onana
Il est des souvenirs aussi lumineux que douloureux, qui laissent à tout jamais des traces impérissables. C’est un de ceux-là qui a conduit Maryam Touzani à réaliser cette première fiction. Avec dignité, humblement, il lui confère sa puissance discrète. Une part d’âme plane entre les images, impalpable, mais ô combien présente. Elle rend le récit, finement tissé de menus détails émouvants, infiniment universel. On aimerait pouvoir se lover parmi ses personnages, les étreindre physiquement, touchés par une forme de grâce qui émane de chaque plan. On en ressort affamés d’humanité et de gourmandises, tant la cuisine devient une protagoniste essentielle du récit, celle par laquelle les sentiments osent s’exprimer quand les mots viennent à manquer. Utopia
La réalisatrice
Née à Tanger en 1980, Maryam Touzani passe son enfance dans sa ville natale avant de poursuivre des études universitaires en journalisme à Londres. Passionnée d’écriture, elle retourne ensuite au Maroc, où elle travaille comme journaliste culturelle, se spécialisant dans le cinéma du Maghreb.
En 2008, elle écrit et réalise un documentaire pour la première Journée nationale de la femme au Maroc, une date symbolique pour le pays. Après d’autres documentaires et des courts métrages, elle approfondit son expérience en collaborant étroitement avec Nabil Ayouch, son mari, sur Much Loved (2015) Peu après, elle coécrit avec Ayouch son long‑métrage Razzia, Elle y interprète également l’un des rôles principaux, passant pour la première fois de l’autre côté de la caméra.
ADAM est le premier long‑métrage de Maryam Touzani, suivront le bleu du Caftan et Rue Malaga sorti en 2026.
L’interview
Vous avez rencontré la femme qui vous a inspiré Samia. pouvez-vous nous en dire plus sur les circonstances de cette rencontre

C’était il y a dix‑sept ans, à Tanger, dans ma famille. Mon père et ma mère avaient recueilli chez eux une jeune femme enceinte de huit mois qui avait dû fuir son village car elle n’était pas mariée. Ce qui, à l’époque — et hélas aujourd’hui encore — est un crime aux yeux de la loi marocaine. Nous étions déjà une famille de cinq enfants, tous élevés dans le respect des autres. Mes parents ont accueilli cette jeune femme et lui ont fourni un toit, sans poser de questions et surtout sans l’accabler sur son état, malgré ce que cela représentait aux yeux de la société.
Pour l’accouchement, ce fut un peu plus difficile. Mon père, qui était avocat, s’est débrouillé pour que tout se passe au mieux, aussi bien à l’hôpital que pour la suite. Mes parents ont essayé de l’aider à trouver différentes options pour qu’elle puisse garder son enfant… même à travers les bonnes sœurs de Tanger que nous connaissions très bien, car ma grand‑mère était catholique.
Mais cette jeune femme voulait donner son enfant pour rentrer chez ses parents et tourner la page. Nous avons respecté son choix et avons essayé de faire en sorte que cela se passe au mieux. Pour mes parents, c’était à la fois courageux et évident, une expression naturelle de leur humanité. Pour cela, et pour bien d’autres choses, je les admire profondément. Mais ce qui m’a marqué à vie, c’est le mélange de désespoir et de dignité de cette jeune maman.
Le passage à la fiction nécessite certains aménagements, des choix, des ellipses ?
Oui, des choix, des partis pris, des abstractions qui ne doivent jamais perdre de vue le réel… ADAM est une histoire qui s’inspire du réel, qui s’inscrit dans le réel, mais dont la narration et les personnages s’en affranchissent en quelque sorte. Ne serait‑ce que parce que le film ne se déroule pas dans une famille comme la mienne : il se situe dans un autre milieu social.
Il ne se passe pas non plus à Tanger, comme dans l’histoire d’origine, mais à Casablanca… une ville hantée par toutes sortes de contradictions, tiraillée entre modernité et tradition, sale, belle, vibrante, et surtout extrêmement inspirante.
Plus précisément l’action du film est concentrée dans la médina de Casablanca. pourquoi?
Parce que c’est un quartier que j’aime profondément. J’aime ses habitants, ses ruelles labyrinthiques que je connais par cœur, mais qui ne cessent de me surprendre. J’adore m’y perdre autant que m’y retrouver. Les senteurs, les visages, l’ambiance.
La Médina de Casa distille une forme de vérité humaine, bien loin des cartes postales. C’est une sorte de ville dans la ville, presque un village, coupé des bruits assourdissants de la ville nouvelle, bien que ses ruelles regorgent de vie.
Je voulais, dans ce film, me couper du monde extérieur tout en gardant un ancrage dans cette société qui conditionne le destin de mes personnages. Je voulais aussi raconter l’histoire de femmes qui, à leur façon, essaient de se couper elles aussi du monde, sans pour autant pouvoir échapper à ses règles.
Pour moi, l’histoire de ces deux femmes, de cette rencontre, de ce qu’elles sont et de ce qu’elles deviennent, est au cœur de ce que j’ai voulu raconter. D’où le désir de les faire évoluer dans un presque huis clos, comme sur une scène de théâtre, avec une fenêtre sur le monde.