Carlos Saura (1990) Espagne 1h45 Avec: Carmen Maura, Andrés Pajares, Gabino Diego
Deux comédiens ambulants qui chantaient pour les combattants républicains sont arrêtés par les troupes franquistes. Pour sauver leur peau, ils vont faire un spectacle ridiculisant les brigadistes polonais emprisonnés avec eux…..
Une comédie subtile et dénonciatrice

Ay, Carmela ! ne relate pas les faits qui séparent franquistes et républicains pendant la guerre civile espagnole, mais au contraire ce qui les unit. Carmela incarne la République, mais elle représente également le spectacle populaire, » variétés raffinées » appréciées dans les deux camps. C’est autour du spectacle que Saura construit son film et le symbole est clair : Carmela, vêtue du drapeau républicain meurt, une chanson au bout des lèvres. Saura renoue avec le chant et la danse du temps de sa trilogie ( » Noces de sang « , » Carmen » et » L’Amour sorcier « ), ainsi qu’avec la contestation politique de ses films des années 70. Il y retrouve souffle et talent, goût de la satire et beaucoup d’humour. Carmen Maura (l’actrice fétiche de Pedro Almodovar), contribue énormément à la réussite du film, incarnant à merveille ce symbole vivant de tendresse et de passion. » Ay, Carmela ! » est un bel hommage rendu à une chanson qui a représenté tant d’espoir et d’idéaux que l’on a malheureusement bien vite
La chanson: « El ejército del Ebro »
Le titre du film de Carlos SAURA s’inspire également d’un chant populaire : « ¡Ay Carmela! » – également appelé « El paso del Ebro » ou « El ejército del Ebro » – composé, à l’origine, pendant la Guerre d’Indépendance espagnole contre l’invasion napoléonienne en 1808 et réactualisé par les soldats républicains pendant la Guerre Civile. Ce chant fait référence à la bataille de l’Ebre (fleuve espagnol), le plus grand des combats livrés durant la Guerre Civile entre les forces républicaines et les insurgés. Elle se déroula dans la basse vallée de l’Ebre entre le 25 juillet et le 16 novembre 1938. Ce fut la dernière grande offensive des républicains, mais elle se solda par l’échec tactique et stratégique qui précipita la fin de la guerre
Carlos Saura (1932-2023)

Né en 1932, il est issu d’une famille bourgeoise libérale. Il débute ses études dans l’ingénierie, mais après avoir étudier la mise en scène, il réalise des courts métrages. Politiquement engagé à gauche, ses choix d’études illustrent son intérêt pour les problématiques sociales.
C’est en visionnant les films de Bunuel que Carlos Saura décide de devenir réalisateur. Diplômé en 1957, il devient enseignant en cinématographie, une carrière qu’il devra arrêter en 1963 sous la pression du gouvernement franquiste. Ses films mettent en scène les Espagnols en marge de la société (Los Golfos), et dénoncent dans d’autres la frustration de la bourgeoisie espagnole due à l’idéologie conservatrice et nationale-catholique du régime (La Chasse et Anna et les loups). Ses positions en vers le régime passent par des métaphores et des paraboles, notamment du couple et de la famille, des sujets qui lui sont proches. Leader espagnol des cinéastes de sa génération grâce à La Chasse présenté au festival de Berlin en 1965 par lequel il obtint l’Ours d’Argent de la mise en scène, il acquière une réputation internationale. Malgré cette reconnaissance, la censure reste présente et certains films, comme La cous/ne Angélique, suscitent de violentes réactions de la part du public espagnol.
Après la mort de Franco, le réalisateur s’axe vers un genre plus léger, qualifié par lui-même de « tragicomédie », dans Maman a 100 ans. En 1981 il renoue avec le film-enquête avec Vivre vite, un film où Carlos Saura pose un regard sceptique sur la société de l’après franquisme. La même année, il accepte de travailler sur le projet d’un film musical, Noces de sang, avec le chorégraphe de flamenco Antonio Gades, qui sera une vraie réussite artistique et populaire comme le sera Carmen deux ans plus tard. Spécialiste de la danse dans son travail photographique, Carlos Saura s’éloigne des problématiques politiques pour mettre sa caméra au service du spectacle vivant et rendre visible le mécanisme de création. En 2010 sort son film, Flamenco flamenco où Saura s’amuse à mélanger plusieurs arts : danse, peinture, musique et cinéma. En 2013, il tourne un film sur Picasso lors de la création de Guernica, avec Antonio Banderas.
Loin de se cantonner au statut de réalisateur subversif et grand critique de la fin du Franquisme, dont la vigueur se serait amoindrie avec la chute du régime, Saura reste bien l’un des « auteurs » majeurs du cinéma moderne espagnol des années 60-70. Le réalisateur invente un monde intérieur, baroque et fantasmatique, qui flirte parfois avec le fantastique, et oscille entre la fantaisie, le grotesque, la noirceur des pulsions humaines, et les embrouillaminis de l’inconscient. Géraldine Chaplin, est le faciès formidable de son univers : enfantine et tragique, hystérique ou fragile, d’une extrême malléabilité expressive. Elle reste malgré sa mélancolie une bouffée de fraîcheur qui vivifie la première partie de l’œuvre – une suite de films très audacieux qui cultivent souvent les huis-clos fantasmagoriques, théâtres des aliénations de toutes sortes, conjugales, sociales et politiques.