Francesca Comencini (2025) Italie 1h50 Avec Fabrizio Gifuni, Romana Maggiora Vergano
La réalisatrice raconte, sous forme de fiction, la relation exceptionnelle qu’elle a eue avec son père l’immense réalisateur Luigi Comencini de, en particulier « Les Aventures de Pinocchio »
Un film poétique, d’une infinie tendresse, un hommage lumineux d’une fille à son père

©Pyramide
Le film de Francesca Comencini est construit sur la juxtaposition de deux logiques, qui le tiennent éloigné d’une simple approche réaliste. Prima la vita opère d’abord un resserrement narratif, presque étouffant. La réalisatrice a ainsi effacé sa mère et ses trois sœurs du tableau pour se concentrer sur ce lien unique avec son père. Celui-ci évolue pour beaucoup dans des espaces clos, comme l’appartement familial où chacun s’observe, se rapproche ou se fuit.
L’autre choix qui guide le film, c’est celui d’un certain onirisme. En faisant de sa mémoire la matière principale de Prima la vita, Francesca Comencini introduit quelques distorsions avec la réalité pour mieux coller aux imaginaires des personnages. Le film est une suite de souvenirs en clair-obscur qui dessinent la beauté et la complexité de cette relation fondatrice.. Boris Bastide
Francesca Comencini – fille du grand cinéaste Luigi Comencini – part d’une forme d’intimité pour atteindre un propos universel dans lequel chacune, chacun peut se reconnaître. Et son film tout en pudeur, en lucidité bienveillante, nous touche profondément. Loin d’un récit d’enfance linéaire narcissique qui emprisonnerait inéluctablement son propos dans une forme de biopic poussiéreux et voyeuriste, elle livre un tableau impressionniste, qui nous laisse la place de nous glisser dans ses interstices… d’y glisser notre propre enfance, notre propre rapport à la filiation, à la transmission. Utopia
La réalisatrice
Francesca Comencini est une réalisatrice et scénariste italienne, née en 1961 à Rome. Elle est la fille du réalisateur Luigi Comencini et la sœur de Paola, Cristina et Eleonora Comencini, toutes également impliquées dans le cinéma italien et la littérature. En 1982 elle s’installe à Paris. Elle réalise son premier long métrage, Pianoforte (1984), un film autobiographique qui la lance comme réalisatrice. Par la suite, elle alterne films de fiction, documentaires et séries télévisées, souvent ancrés dans la réalité sociale et les questions contemporaines. Elle traite notamment de thèmes sociaux et humains, en donnant une place importante aux personnages féminins.
« J’ai tu cette histoire toute ma vie. Mais quand le moment est venu, je l’ai hurlée à la face du monde. Je l’ai dit à haute voix grâce à ce long-métrage. L’étincelle de ma passion pour le cinéma est partie de mon père, évidemment. Même si, après, je l’ai cultivée d’une manière qui m’est propre. Mais mon premier piratage, c’était le cinéma. Il m’a transmis cela comme une respiration. Depuis, le cinéma est devenu mon oxygène… »
L’interview
Quel fut le chemin pour mener vos personnages vers la réconciliation ? Auriez‑vous pu tourner ce film plus tôt ?
Je porte ce film en moi depuis longtemps, il repose sur un travail de mémoire qui m’a fait remonter cinquante ans en arrière. Mais je n’aurais pas pu l’écrire plus tôt, il fallait que je me sente à la hauteur, que je trouve le courage de raconter cette histoire, moi qui, toute ma vie, me suis appliquée à me distinguer de mon père en tournant des documentaires, des séries et des films autobiographiques, afin de me sentir légitime en tant que réalisatrice.
Pendant le confinement, alors que les cinémas étaient fermés et qu’on prédisait la mort du 7ᵉ art, j’ai eu un déclic et me suis mise à écrire ce scénario. J’ai ravivé des souvenirs fondateurs et réalisé que, malgré tous mes efforts pour ne pas être considérée comme la fille de mon père, c’est bien cette filiation qui m’avait guidée toute ma vie et avec laquelle je me réconcilie ici.
Passés les soixante ans, au cœur de cette crise mondiale, j’ai éprouvé le profond besoin de rendre hommage à mon père, ce qui n’empêche pas les zones d’ombre, car j’ai vécu des crises terribles qui m’ont laissé un goût d’inachevé à son égard. Mon père était une figure tellement intègre que, lorsque j’ai échoué aussi gravement à l’adolescence, il m’a fallu atteindre la maturité pour en parler.
Cette réconciliation a pu avoir lieu du vivant de mon père, mais pas entièrement. Je pense qu’il faut beaucoup de temps pour arriver à dire certaines choses et que parfois, cela ne peut se faire que lorsque les gens ne sont plus là pour l’entendre. Il n’empêche qu’il est important de les dire et même, dans mon cas, de les crier.
Vous faites de votre père un portrait sans complaisance. C’est un personnage à la fois aimant et pas toujours aimable.

Je ne souhaitais pas faire l’apologie de mon père. J’ai essayé d’être au plus proche de la figure admirable qu’il était, même s’il pouvait être très dur et sévère avec sa fille. Le cinéma recèle beaucoup de films d’hommes qui parlent de leur mère, mais les récits de femmes sur leur père sont plus rares, sans doute aussi parce qu’il n’y a pas encore assez de femmes cinéastes.
Les coups portés aux figures paternelles et au patriarcat sont actuellement nombreux, je m’en réjouis, mais on aura toujours des pères et la relation père‑fille est fondamentale dans la construction identitaire des femmes (même si, bien sûr, certaines femmes se construisent sans père). Dans mon film, j’associe le cinéma à une figure paternelle, et force est de constater que le cinéma, lui aussi, a traversé de grands bouleversements. Au bout du compte, on constate que le cinéma résiste et qu’il est nécessaire, lui aussi. J’avais envie de dresser ce parallèle entre une figure paternelle et le cinéma, et d’interroger ces changements.